Servir froid : l’interview de Joe Abercrombie

C’est aujourd’hui que la petite merveille de Joe Abercrombie sort en librairie, dans une splendide édition reliée (comme en témoignent les photos qui illustre cette page). C’est donc le parfait moment pour que l’auteure s’adresse directement à vous !

abercrombie-nbVous êtes aujourd’hui l’un des auteurs anglosaxons de Fantasy les plus connus du public. Ça vous fait quoi de côtoyer George R.R. Martin et Terry Pratchett en tête des ventes ?

Il y a peu, j’ai participé à une convention avec George. On ne peut nier la différence de taille entre la file d’attente devant sa table et la mienne. Je crois que j’ai encore pas mal de chemin à faire avant d’arriver à ce niveau de popularité. Quoi qu’il en soit, j’ai déjà beaucoup de chance d’avoir un tel succès. Écrire est un jeu assez éprouvant, mine de rien. Même quand on s’en sort bien, on s’inquiète toujours de ce que donnera le livre suivant. On ne perd jamais de vue que quelques mauvais livres peuvent nous renvoyer à la case départ.

Vous venez de la télévision, comment avez-vous commencé à écrire ?

Pour faire court: j’avais le temps. J’étais monteur de film indépendant. Ainsi, même quand je travaillais, j’avais du temps entre chaque tournage, deux semaines par ici, quelques jours par là. Au bout d’un an à ce rythme, j’ai décidé qu’il me fallait faire quelque chose d’un peu plus productif que de jouer aux jeux vidéo, et je me suis dit que ce serait sympa d’avoir un truc dont je garderais l’entière responsabilité et le contrôle. Ça faisait déjà longtemps que je pensais à la manière dont je m’attaquerais à une série d’Heroic Fantasy, comment mes lectures m’inspireraient et ce que je chercherais à éviter. Alors, je me suis lancé. J’étais emballé par ce que j’écrivais, ce qui m’a poussé à continuer. Au bout de trois ans, j’avais un roman. Il m’a fallu encore un an pour trouver un éditeur et quelques années de plus pour penser à vivre de mon écriture. Mais j’ai encore du mal à me considérer comme un auteur.

Quels sont vos auteurs favoris ?

Je dois avouer que j’ai un gros faible pour ce type, là, Joe Abercrombie.

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Comment est né Servir froid dans votre esprit ?

Quand on part pour écrire une trilogie de 600 000 mots, on se demande rarement ce qui arrivera ensuite. Il semble déjà impossible de finir le projet. Mais peu après la sortie du premier tome, alors que le troisième était déjà bien avancé, mon éditeur m’a demandé ce que je comptais faire ensuite. Je me suis aperçu qu’il me fallait vite trouver de nouvelles idées. La meilleure façon d’en trouver reste de chercher l’inspiration ailleurs. Je voulais continuer à écrire dans le même univers, donner aux lecteurs un sentiment de continuité, mais je voulais aussi sortir des livres auto-conclusifs qui soient accessibles sans lire toute la série. Ainsi, en cherchant une histoire moins complexe, j’ai repensé aux films que j’adore, et À Bout Portant avec Lee Marvin s’est imposé à moi. Ce film relate la vengeance d’un gangster et j’ai eu envie de l’adapter avec toute sa noirceur et sa violence dans mon univers de Fantasy, avec un Lee Marvin transformé en femme.

Écrire ce roman autonome, était-ce un bol d’air après une trilogie complète ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Quelque part, ce fut mon deuxième livre le plus difficile. La trilogie continuait avec les mêmes personnages impliqués dans la même histoire qui germait depuis longtemps, et elle devenait de plus en plus facile à écrire. Je croyais que ce serait encore plus simple avec Servir froid, mais trouver de nouveaux personnages et de nouveaux contextes fut bien plus compliqué que prévu ! De même, le livre a pris beaucoup plus d’ampleur que je ne le pensais. Écrire avec un contrat et un certain niveau d’attente n’est pas la même chose que de le faire en plein milieu de la nuit pour son seul plaisir. J’ai beaucoup dû m’adapter.

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Le schéma et la thématique du roman peuvent faire penser que vous êtes aussi un amateur de westerns… est-ce que je me trompe ?

Non, pas du tout. Je suis un grand fan de westerns, depuis les classiques à la John Ford, jusqu’aux approches plus modernes comme Impitoyable, en passant par les versions bien sales de l’époque spaghetti. Red Country, mon dernier livre, est indéniablement un mélange de Fantasy et de western.

Vous n’épargnez pas vos personnages, ce qui fait que chacun d’eux dégage une puissance incroyable. Monza est l’incarnation de la vengeance froide, Cordial un tueur aux névroses intriguantes… Comment ce casting idéal a-t-il frappé à votre porte ?

Difficile de répondre à cette question, car les personnages sont au coeur de mes préoccupations et j’essaie toujours de leur trouver une personnalité bien définie. Certains s’écrivent presque tout seuls, mais d’autres me demandent plus de travail. On va dire que je réfléchis soigneusement avant d’attribuer un rôle à mes personnages, à quels genres de traits de caractère pourraient les pousser à devenir des tueurs, des empoisonneurs ou des voleurs. Après, j’écris et je corrige au fur et à mesure. Certains individus, comme Cordial, n’ont posé aucun problème. En revanche, Monza m’a donné beaucoup de fil à retordre. J’ai dû attendre de finir le premier jet avant de bien comprendre comment rendre son point de vue.

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Je me souviens d’une intervention (aux Imaginales, en 2010, si je ne me trompe pas) où vous parliez de votre amour des cartes. J’imagine que, du coup, vous êtes comblés par les couvertures de vos récents livres, signés par Dave Senior, Laura Brett et Didier Graffet ?

J’ai beaucoup joué aux jeux de rôle dans ma jeunesse et j’ai toujours adoré les cartes, mais je pense qu’elles doivent avoir un but et apporter quelque chose à l’ambiance, au style de la présentation, plutôt que de devenir un simple gadget en plus. Donc, oui, j’adore le magnifique travail accompli par Dave Senior à partir de mes brouillons infâmes. J’aime beaucoup les couvertures, elles sont immédiatement reconnaissables.

Que pouvez-vous nous dire sur les deux romans suivants qui se situent dans le même monde et qui sortiront prochainement chez Bragelonne ?

Une fois de plus, il s’agit de romans indépendants se déroulant dans le même monde que La Première Loi, avec certains personnages en commun, d’ailleurs. On y retrouve le même mélange de péripéties et de coups de théâtre, le tout agrémenté d’une large dose d’humour bien noir. The Heroes est un récit de guerre, une étude sur la nature de l’héroïsme, et ce lors d’une bataille précise qui ravage une vallée pendant trois jours. Red Country est un western-fantasy où une femme part dans les étendues sauvages, à la recherche de son frère et de sa sœur enlevés, avec pour seule compagnie son beau-père aussi lâche que vieux.

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Question rituelle : comment résumeriez-vous Servir froid… en seulement trois mots ?

Sang, rage, vengeance.

Et pour conclure, que pouvez-vous nous dire sur vos projets ?

Je pense à une autre trilogie dans le monde de La Première Loi, mais pas avant longtemps à mon avis. Entre temps, j’ai d’autres projets sur le feu, mais rien de vraiment concret encore.

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