Hommage à Graham Joyce, par Alain Névant

Notre ami Graham Joyce vient de nous quitter après plusieurs mois de lutte contre le cancer. Les raisons pour lesquelles nous l’admirions sont nombreuses. Il était profondément bienveillant, défendait des causes justes et réussissait à trouver de la magie en toute chose. Il a combattu comme il a vécu et comme il a écrit : avec une force de caractère et une sincérité telles qu’on ne pouvait qu’être touché par sa grandeur d’âme.

Comme beaucoup, beaucoup d’autres, qui ont eu la chance de le connaître – de Mélanie Fazi à Simon Spanton, son éditeur anglais, en passant par James Barclay – nous nous devions d’écrire quelques mots. C’est Alain, le gérant de Bragelonne qui a tenu à écrire ceux qui suivent…

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Je suis très mauvais avec les dates. En fait comme souvent les hommes. Toutes ces lignes temporelles qui marquent la vie qui passe… Et souvent mes souvenirs sont confus, entrelacés. Oui, je suis très mauvais avec les dates. Et comme beaucoup, dont Tim Lebbon, par exemple, je ne me souviens plus de la première fois où j’ai rencontré Graham Joyce. Ni où c’était. En Angleterre, évidemment, au siècle dernier, assurément, dans une convention de Fantasy, obligatoirement, au bar, naturellement…

Mais en fait, la première fois que j’ai rencontré Graham Joyce, c’était à travers l’un de ses livres. Ce n’était pas le premier de lui que je lisais, mais c’est le premier qui m’a fait prendre conscience qu’il venait de se passer quelque chose, littérairement d’une part, mais également à un niveau plus profond, en moi. Des images ont commencé à se fixer. Et 20 ans plus tard, elles sont toujours là. Pas de ces images qui vous suivent le long de votre parcours initiatique de lecture et que vous vous remémorez en grandissant, les alternant, les modifiant, voire même les rejouant. Non, je parle d’images persistantes qui vous hantent comme des fantômes peuvent hanter votre grenier et avec lesquels on cohabite finalement sans peine. Je serais aujourd’hui incapable de relire ce livre ou même de me remémorer avec précision la trame. Mais c’était une histoire de foi, de résilience et d’espoir, l’histoire d’une perte cruelle, et d’une filature en Terre sainte. Ce livre c’est Requiem.

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Graham est mort, c’est un fait, médical et prouvé. Et pour ceux qui ne le connaissaient pas, il ne reste que ses livres, que je vous invite à découvrir. Mais pour ceux qui le connaissaient, en revanche, il reste bien plus. Sue, sa femme, et leurs enfants, d’une part, auxquels je pense en ce moment. Mais également le souvenir de ses yeux, de son rire et de sa voix, cette putain de voix : cette présence chaleureuse, irradiante, qui contaminait tous ceux qui le côtoyaient l’espace d’un instant. Ce charme qui vous faisait croire qu’à ce moment précis, vous étiez pour lui la personne la plus importante au monde.

Car Graham était un magicien faussaire. Il nous faisait croire à la magie de la vie, à laquelle lui croyait tant. C’était un homme simple, qui n’aimait pas les mots compliqués (alors qu’ils les connaissaient tous et les maîtrisaient parfaitement – mais il refusait l’éloignement dans la communication) ; et il avait gardé de son enfance de l’argile et de la terre sous ses pieds et ses ongles. Il voyait tellement, avec une netteté effroyable, la magie des choses dans toute chose, qu’il s’évertuait au mieux de nous les faire partager dans ses romans, nous qui étions parfois aveugles volontairement – ce qu’il avait bien compris – et ce avec la minutie d’un faussaire s’attelant à sa contrefaçon (et pourtant, Dieu, que cela avait l’air simple). Et c’était ça, sa fantasy à lui, son larcin : rendre manifeste l’essentiel, invisible aux yeux. C’était un accoucheur de fantômes, plus que de dragons. De ceux qui se cachent dans le cœur des êtres. Et le sien de cœur était énorme. Quand on connaissait Graham et qu’on lisait l’un de ses textes, la magie de sa voix, blanche, invocatrice, somatique, résonnait telle une voix-off dans votre esprit. Avec ce rythme et ces emphases bien à lui. Le lire c’était l’entendre. Et je l’entendrai toujours. J’ai cette chance.

Pour moi, Graham n’est pas mort. Ce n’est qu’un très bon tour de passe-passe. Peu d’hommes ont ce talent… Pour des raisons différentes, et qui pourraient surprendre, ces gens sont pour moi des Hommes, avec un grand H. Ils ont marqué le monde de leur présence, de leur aura, et sont et seront toujours parmi nous dans le Grand Chant : David Gemmell, Robert Holdstock, Graham Joyce.

J’étais en réunion lorsque le mail nous informant du décès de Graham est arrivé au bureau. Je ne l’ai donc pas vu. En revanche j’avais deux sms qui sont arrivés en même temps au moment où je quittais la salle. Le premier me disait « Fuck, Fuck, Fuck, Graham Joyce est mort !!!! », le second « Bonne fête frangin ! ». Il y a donc des chances que pour une fois je me souvienne de la date. Magie…

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3 réflexions au sujet de « Hommage à Graham Joyce, par Alain Névant »

  1. Très beau texte, Alain. Non dénué d’humour malgré le sujet, Graham Joyce aurait adoré. Je te rejoins parfaitement : les livres de ce grand Monsieur, on s’en souvient longtemps après la lecture et ne partent pas immédiatement dans les oubliettes du cerveau. C’était un Grand. Un très Grand.

  2. Emporté par un grand cheval noir comme « Au cœur du silence », dans une montagne toute blanche… C’est le même sort mystérieux qu’on peut lui souhaiter.

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