Effets Spéciaux : Deux siècles d’histoires – Entretien avec Pascal Pinteau

Il y a quelques jours, nous vous présentions l’un de nos derniers bébés, qui est aussi l’un des premiers représentants de la nouvelle gamme de Beaux-livres qui débarquent chez Bragelonne. Cette fois, nous vous proposons une interview de son auteur, qui n’est autre que l’un des plus grands spécialistes au monde de la question.

Pascal Pinteau est un orateur hors pair. Il s’exprime avec charisme et passion. La poignée de simples questions posées par votre serviteur ont trouvé dans cette conversation des réponses extrêmement intéressantes. Vous imaginez donc de quoi il est capable en 850 pages de documents !

Mais pour le moment, laissons parler l’expert…

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Bonjour Pascal. Pourrais-tu commencer par te présenter, s’il te plaît ?

J’ai commencé à faire des effets spéciaux quand j’étais tout jeune, juste en en passant mon bac. J’ai travaillé pour une émission qui s’appelait Temps X, j’y ai réalisé des maquettes de vaisseaux, des masques, des maquillages. Après j’ai fait des choses pour des spots publicitaires, pour un parc d’attractions qui s’appelait Mirapolis, puis pour Disneyland Paris. Ensuite j’ai eu l’opportunité de travailler pour plusieurs séries d’animation en tant que scénariste, en menant parallèlement une carrière de journaliste et donc en ayant la possibilité de voyager dans le monde entier pour rencontrer leurs plus grands spécialistes dans ce domaine.

J’ai ainsi eu l’occasion de rencontrer toutes mes idoles, tous les gens dont le travail m’avaient fasciné toutes ces années comme Douglas Trumbull ou Ray Harryhausen, j’ai visité ILM, plus tard j’ai visité Weta Workshop, Weta Digital en Nouvelle Zélande. De toutes ces années j’ai eu l’occasion de voir comment ces gens travaillaient en les rencontrant pendant les tournages, la post-prod mais également en dehors, ce qui a permis de dépasser le cadre convenu des interviews.

C’est ce que j’ai essayé de faire ressortir dans le livre, ce côté aventure humaine derrière ce long travail basé sur la passion. J’ai du coup voulu raconter tout cela par le biais d’anecdotes plutôt que le faire de manière didactique. Comment les choses se sont passées, comment les découvertes ont eu lieu, l’arrivée des progrès etc. Le tout compose une fresque agréable à lire sur l’évolution des techniques de trucages depuis très longtemps jusqu’en 2015.

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Pascal sur le tournage du Godzilla de Gareth Edward.

Comment t’es venue l’idée de faire ce (gros) bouquin ?

J’ai voulu créer la première version de ce livre car lorsqu’on parle d’effets spéciaux aux gens, on ne pense qu’à ceux du cinéma alors que c’est une erreur. Il y ‘en a dans les films d’animation, les séries télé, les parcs à thèmes et des spectacles vivants. Je trouvais que jusqu’à présent, aucun livre n’avait fait un travail de fond sur l’utilisation des effets spéciaux dans toutes les disciplines du divertissement. C’est la raison pour laquelle j’ai imaginé une structure qui, en 2003, quand j’ai proposé qui était d’alterner les passages des passages didactiques d’explication en détail des techniques et passages de témoignages. La seconde originalité était de concevoir le livre en six chapitres :

  1. l’aube des effets spéciaux avec tous ceux créés avant le cinéma issus des trucs de magiciens, du théâtre et des comédies musicales ;
  2. le début des effets spéciaux du cinéma, Méliès et ce que j’ai appelé la réalité manipulée ;
  3. un chapitre consacré à l’animation, car elle est un effet spécial en elle-même en plus des techniques qu’elle a apporté ;
  4. un autre sur toute l’histoire du maquillage depuis l’utilisation des premiers faux nez jusqu’au T-Rex en animatronique de Jurassic Park ;
  5. les trucages du petit écran, tout ce qui a été fait pour les séries TV ;
  6. et enfin les effets spéciaux des parcs d’attraction, qui sont des trucages très intéressants car traitant d’appareillages devant fonctionner tous les jours, 10 à 15 heures 365 jours par ans, contrairement aux trucages des films qui sont temporaires. On traite ici d’une fiabilité proche des machines travaillant dans les usines (et encore, les usines ferment le samedi et le dimanche).

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À gauche, le visuel de couverture de la première édition du livre.
À droite, celui de la version américaine. 

Comment la première édition du bouquin a été perçue, en France et à l’étranger ?

Il a été très bien accueilli, notamment par les gens interviewés dans le livre, ce qui a été une belle récompense. Le livre a également été bien accueilli par un public diversifié, de tous âges, c’est ce que je recherchais justement et c’était un plaisir de rencontrer des fans de 7 à 77 ans.

Le seul bémol c’est qu’avec le précédent éditeur je n’avais pas mon mot à dire pour les choix finaux du bouquin. Chez Bragelonne j’ai pu être impliqué à 120% dans la composition de l’ouvrage en collaboration avec deux maquettistes extrêmement doués , Denis Rhor et Valérian Lallement qui ont mis en page l’intégralité du livre en étroite collaboration avec moi. En a résulté ce format très particulier du livre, qui n’est pas de très grande taille mais qui permet de montrer énormément de choses avec plus de 2500 images.

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Qu’est-ce qui a motivé cette deuxième édition ?

Après l’édition française en 2003 et l’américaine en 2005, il ne passait pas une semaine sans qu’une personne reconnaissant mon nom me demande pour quand était prévue la suite. J’avais l’envie de faire une suite du livre ou de le réactualiser. Au final j’ai mêlé les deux en réactualisant de manière logique l’ouvrage de base, ce qui paraît plus simple mais qui a pris deux ans de travail avec plus de 200 pages supplémentaires. Tous les textes et visuels ont été révisés et les interviews ont été complétées par de nouveaux  entretiens. Ça a été un travail extrêmement intensif et si le succès est au rendez-vous, nous prolongerons ce livre par des tomes supplémentaires qui paraîtront dans les années à venir.

Ce premier reprend plus de deux siècles d’Histoire, partant en fait de l’aube de l’humanité avec des peintures d’hommes préhistoriques jusqu’en 2015. Les prochains tomes s’intéresseront donc aux effets spéciaux et trucages des années à venir, pour qu’on se constitue petit à petit une véritable d’encyclopédie des effets spéciaux qui sera constamment actualisée grâce à des tomes supplémentaires consacrés aux séries télé, à l’animation et aux attractions des parcs à thèmes.

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Alors que le livre sort en novembre (note : au moment où nous effectuons cette interview, nous sommes le 15 septembre) tu travailles encore de manière acharnée. J’en conclut qu’une partie des articles concerne l’actualité pour le moins brûlante du cinéma ?

Oui, j’ai fait notamment une interview sur Star Wars et ses effets spéciaux mais elle sera succincte car J.J. Abrams souhaite limiter énormément le nombre d’informations qui circulent sur le film. Pour les interviews de fond, il faudra attendre le mois de novembre voire même décembre et la sortie du film. Pour l’instant les informations sur les effets spéciaux que j’ai, je les ai eues de la bouche d’Oscar Isaac qui joue le rôle de Poe Dameron dans Le Réveil de la Force et on aura donc des petits bouts de son témoignage qu’on ajoutera in-extremis aux quatre pages consacrées à Star Wars.

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Quelles sont les petites fiertés que tu retires de cette nouvelle édition ?

Je suis très heureux de la confiance apportée une fois de plus par les plus grands spécialistes des trucages comme Douglas Trumbull qui a fait les effets spéciaux de Rencontre du troisième type, de Blade Runner, de Star Trek, de plein de films fantastiques du cinéma américain et qui a beaucoup œuvré sur les attractions de parcs à thèmes. C’est une personne assez discrète et qui se fait rare qui m’a accordé trois heures d’interviews pour pouvoir réactualiser celle de la première édition, parce qu’il l’aimait énormément. Que ce soit Doug, Richard Taylor de Weta Workshop, Patrick Tatopoulos ou les gens de l’atelier Legacy Effects qui ont réalisé les effets spéciaux de Terminator Renaissance, Jurassic World ou les films du Marvel Cinematic Universe, tous ont répondu présent de manière enthousiaste et m’ont permis de puiser dans leur photothèque pour illustrer leurs nouvelles interviews et ça, ça a été extrêmement plaisant.

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Selon toi, quelles vont être selon toi les prochaines évolutions des effets spéciaux dans les années à venir ?

À mon avis, elle va être double.

Il y a eu pendant un moment une tendance des producteurs américains et français, sans doute par méconnaissances des techniques traditionnelles, à aller uniquement vers des effets numériques et des effets 3D. Ça a donné des films avec des effets spéciaux numériques très réussis mais aussi d’autres où la 3D se faisait trop sentir, où le rendu était trop synthétique et manquait d’un aspect organique. Je pense que la bonne méthode dans l’approche des effets spéciaux, c’est d’avoir le bon sens de mélanger le plus efficace, qu’il s’agisse de trucages simples ou de trucages sophistiqués  faits devant la caméra et de trucages numériques avec de la 3D et de la 2D.

Ces dernières années, même si la 3D a fait encore énormément de progrès dans la qualité des simulations, du côté des maquilleurs et des gens qui font des effets spéciaux de plateau, des effets pyrotechniques, des effets avec des décors qui bougent et des plateformes animées. Il y  a eu une émulation et un désir de ces gens qui étaient les représentants de ces techniques traditionnelles qui était de ne pas se laisser manger complètement par les effets spéciaux numériques.

Je dois dire que pas mal de réalisateurs, face à ce mouvement, sont revenus un peu sur cette attitude qui consistait à utiliser essentiellement de la 3D car ils se sont rendu compte qu’ils pouvaient faire des choses plus simples beaucoup moins coûteuses en utilisant de l’animatronique, du maquillage, des masques, des créatures, etc. L’un d’entre eux et pas des moindres, c’est J.J. Abrams puisque dans Le Réveil de la Force, il y aura énormément de choses faites directement devant la caméra et de vrais décors alors que dans les épisodes récents de George Lucas il y avait énormément de fonds verts et des acteurs un peu perdus dans les effets spéciaux. Abrams expliquent justement dans l’ouvrage qu’il a créé des décors géants allant jusqu’à construire le Faucon Millenium grandeurs, nature, ce qui était une expérience incroyable pour les acteurs tournant à l’intérieur.

Donc je pense que c’est ça la tendance pour les années à venir : un retour vers les techniques traditionnelles certes, mais qui se sont perfectionnées entretemps. On a utilisé pendant des années la mousse de latex qui avait l’avantage d’être légère et flexible mais qui était opaque et depuis une dizaine d’année maintenant, on utilise des prothèses en silicone qui sont aussi translucides que la vraie peau. Ça permet notamment des effets de vieillissement extraordinaires et réalistes alors quand je vois dans des blockbusters des gens qui sont vieillis numériquement (de manière très réussie parfois), je n’en vois pas l’intérêt. En revanche, le numérique permet de rajeunir les gens et c’est notamment le cas de Michael Douglas qui est rajeuni en 2D et 3D de manière très bluffante dans Antman.

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Pascal entouré de la Brage Team. Cette photo a été prise au lendemain de la sortie du livre. À la droite de PascalValérian Lallement, qui a en partie maquetté la merveille.

Pour conclure, peux-tu nous parler de tes projets ?

Je compte tout d’abord essayer de survivre à ce livre puis me consacrer à un autre projet avec Bragelonne qui est l’adaptation en roman d’un scénario que j’ai écris pour un projet de long-métrage. Ce sera un roman fantastique destiné aux lecteurs ados et jeunes adultes…

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